Depuis des années, je suis
l’heureux propriétaire de Henry et de Basile, de sorte que j’ai déjà vécu avec
eux plusieurs aventures que ceux qui louent un âne pour le pèlerinage découvriront en cours de route.
Ce qui me frappe toujours, c’est la
capacité de mémorisation dans le temps de ces animaux – une bonne ou mauvaise
expérience déclenche inévitablement une réaction de l’un ou de l’autre, dès le
plus petit signe de l’événement qui de près ou de loin est à l’origine de
l’expérience vécue.
Comme je suis plutôt un homme
d’action, les ânes m’ont avec le temps permis d’aborder les choses plus
tranquillement. Je me rappelle encore mes premiers pas dans le monde asinien,
alors que je pensais naïvement qu’il fallait marcher derrière le bourricot et
qu’il rentrerait mine de rien dans la grange. Mon premier test de ce genre m’a
coûté trois heures par un froid non négligeable, avant que monsieur ne décide
qu’il m’avait assez terrorisé pour rentrer par où je voulais qu’il passe.
Aujourd’hui j’ai adapté mon comportement à celui des longues oreilles et je
peux fièrement écrire que je suis le bien-venu dans leur pré et, si jamais ils
ne m’attendent pas déjà dans la grange, c’est la course pour venir me saluer
dès qu’ils me voient arriver.
Avec tout le respect que je leur
dois et la joie qu’ils m’apportent, la prudence et ma déformation
professionnelle m’obligent de ne jamais oublier que j’ai en face de moi des
animaux d’un poids de plus ou moins deux cent cinquante kilos qui, pour une
raison qui est la leur, peuvent réagir à l’encontre de ce qu’on attend d’eux.
Si aujourd’hui le nettoyage des
sabots se fait sans problème, Basile n’était pas habitué à cet exercice quand
je l’ai acheté. Tout fonctionnait très bien sauf pour le sabot arrière gauche. Sans la précaution
nécessaire, il m’aurait projeté à une dizaine de mètres. Lui faire comprendre
que mon action était pour son bien et non le contraire m’a pris plus de trois
mois, avec un passage obligé pour lui apprendre qui était le maître. Pour
instruire Basile dans ce sens, j’ai malheureusement du recourir pendant une
soirée à lui donner une bonne fessée à l’aide d’une baguette fraîchement
cueillie dans une haie. Mon premier coup ne servait à rien, au deuxième, il
retournait la tête et s’inquiétait de ce qui se passait. Un nouvel essai pour
nettoyer le sabot finit par un coup de pied, moins fort mais quand même. Quand
j’ai voulu récupérer la baguette que j’avais dû poser par terre pour me
permettre de tenir le sabot, je me suis rendu compte que monsieur était tranquillement
en train de la bouffer. Mon œil, les ânes ne sont pas intelligents ? Dans
la suite il suffisait tout simplement de poser une baguette à une certaine
distance lui permettant de l’apercevoir sans pouvoir y accéder.
Aujourd’hui tant Basile que Henry
ont appris qu’avant de casser la croûte il y a le passage incontournable du
nettoyage des sabots. A l’annonce verbale – maintenant nous nettoyons les
sabots – le pied auprès duquel je me trouve se lève aussitôt. Il tombe sous le
sens que chaque geste que j’attendais d’eux était récompensé par un morceau de
carotte.
Comme jeune propriétaire d’âne,
je n’ai pas enlevé le licol pendant le premier mois par peur que je
n’arriverais plus à le mettre – coût de l’opération : deux nouveaux licols
puisque cela se prête tellement pour jouer et ne plus lâcher. A force de
répéter ce jeu, il y a forcément un endroit du licol qui cède.
Pendant nos randonnées, nous
avons tout essayé avec peu de succès au début. A partir du moment où nos vues
des choses se sont accordées, nous sommes arrivés à marcher à un certain
rythme, monter et descendre des pentes prononcées, passer des ponts, marcher
dans des flaques d’eau, passer sur un passage à niveau…
Si vous pensez qu’on devrait
quand même maîtriser un âne avec l’autorité nécessaire et l’étude intensive de
la littérature ad hoc, je vous invite à commencer vos premiers pas en compagnie
d’un âne avec les exercices suivants :
- passer sur un tout à l’égout ;
- passer par un grillage d’évacuation des eaux qui
prend toute la largeur de la rue ;
- traverser la rue sur un passage pour piétons
nouvellement peint ;
- passer par un ruisseau d’une largeur de 3 mètres
avec une profondeur de 10 cm.
Au passage, vous me raconterez
qui l’a emporté.
Le respect de l’âne s’acquiert
avec le temps et vos efforts se transforment dans une relation d’une telle
intensité que vous ne pourrez échapper au charme des deux cent cinquante kilos
qui vous attendent.
Bâter un âne est également un
exercice que je vous recommande de pratiquer à plusieurs reprises avant de
partir. Un âne qui n’a jamais été bâté risque de vous faire comprendre très
vite qu’il n’a nullement l’intention de porter vos affaires. Il existe sur le
marché une littérature abondante pour vous faire une idée sur le bât le mieux
adapté à vos besoins. Je vous conseille néanmoins avant d’acheter un bât dont
le prix d’acquisition n’est pas négligeable de vous renseigner en détail auprès de ceux qui pratiquent les randonnées asiniennes.
Participez à une randonnée asinienne – rien de plus pratique pour en apprendre
plus ou visitez une fête des ânes.