Pendant la nuit, j’ai pris mon
sac de couchage et j’ai quitté le salon pour aller dormir dans le green house où
il faisait moins chaud. Vers une heure du matin, je suis réveillé par les gouttes
de pluie qui tombent sur le toit en verre et nous décidons d’aller vérifier si
les ânes sont bien à l’abri et, par précaution, nous fermons la porte du hangar
au cas où il devait y avoir un orage. Une fois de nouveau allongé dans le sac
de couchage je m’endors aussitôt sans problème.
Au matin, le ciel est toujours en
train de pleurer et le vent souffle avec une intensité de sorte que nous
prenons tout notre temps pour remballer nos affaires et prendre le petit
déjeuner en toute tranquillité. Douglas fait tout à coup irruption et nous
demande si nous voulons une tasse de café et constate en même temps que son
offre bien intentionnée vient dix minutes trop tard.
Il est neuf heures trente quand
nous quittons les futurs exploitants d’une maison d’hôtes à Marceney, Rebecca
et Douglas, alors qu’il a cessé de pleuvoir. Le temps est en fait idéal pour
marcher, une petite brise et une température très agréable – j’ai effectivement
le sentiment que les prévisions météo qu’on nous avait annoncées affichent dix
degrés de moins que la veille. Nous passons près de l’église qui abrite sous
son choeur le tombeau de Saint-Vorles et devons constater qu’une partie du toit
est mal entretenue et un nombre important de tuiles sont
cassées. Cette église n’est qu’un exemple parmi d’autres et je me rappelle les
dires d’un maire avec lequel nous nous sommes entretenus en cours route, qui
nous a confié que les édifices religieux sont une grande charge pour les
communes.
Par la D102, nous arrivons à
Laignes et profitons des commerces locaux pour nous réapprovisionner. Qu’ils
sont beaux entend-on partout – oui, on a compris – on vise les ânes what else –
on connaît la chanson. Ici nous trouvons de nouveau tout ce dont a besoin le
pèlerin : baguette, tomates, du thon et des pommes sans oublier des
carottes pour les ânes. Nous profitons pour nous en piquer une avant que les
bourricots ne vident le sachet. Par rapport à l’année passée le nombre de
commerces que nous avons rencontrés est impressionnant et les prix sont
abordables, signe que le Camino pratiqué à grande échelle ne passe pas par ici.
Laignes est une petite ville qui se trouve à la
jonction de trois départements : l’Aube, la Côte d’Or et l’Yonne. Comme
partout dans la région, la grande ville attire les jeunes et la population active
- Laignes n’en est pas épargnée. De passage que nous sommes, nous sommes
attirés par l’église Saint-Didier du XII siècle, l’immense lavoir en plein
centre de la ville et surtout par le café des chiens et sa façade de bois
sculpté, où deux chiens, qui sont l’œuvre du sculpteur Husson, montent la
garde.
A la sortie de Laignes, nous parcourons sur deux
kilomètres la D965 qui est très fréquentée et sommes heureux de pouvoir la
quitter au croisement avec la D953, qui est de nouveau une rue plus petite. Ce
croisement entre le champ des Braves et le val Bolon continue sur l’axe
principal en direction de Tonnerre, qui est un lieu de passage des pèlerins qui
passent par la Bourgogne. Nous prenons l’autre direction qui passe plus près de
notre tracé idéal en direction de Gigny. Sur ce tracé, les ânes deviennent tout
à coup nerveux et nous mettons en certain temps à comprendre le pourquoi. En
effet, loin devant nous un fermier est en train de nettoyer les abords de son
champ à l’aide d’une débroussailleuse. Inutile de préciser que nous battons le
record en termes de progression. Ici, nous rencontrons la seule voiture
immatriculée au Luxembourg – une voiture, flambant neuve – qui à notre surprise
roule lentement. Le conducteur ne réagit cependant pas trop à notre exclamation
de joie de voir une plaque immatriculée L et ne s’arrête pas sur nos signes des
mains et de nos bâtons de pèlerins. Comment le saurait-il avec ces centaines de
chevaux qu’il vient de croiser Henry Premier de Gosseldange aux longues
oreilles et son homologue Basile de la même étable.
Le café des chiens
Laignes
Puis vient le moment fort du périple de 2009
Puis vient le moment fort du périple de 2009.
Alors que nous sommes à environ trois kilomètres de Stigny, nous entendons une
voiture qui ralentit derrière nous. Arrivée à notre hauteur une vieille femme
au volant d’un véhicule qui ne date pas de cette année, nous demande :
« Vous faites Compostelle ? » Oui – et elle lève les deux bras
du volant et le moteur coupe heureusement en même temps. « Alors, venez
chez moi, nous casserons la croûte ensemble, j’habite près de l’église. »
A l’entrée de Gigny nous nous arrêtons près de l’école Notre-Dame dont l’accès
est fermé par une petite porte de couleur bleue au dessus de laquelle se trouve
une cloche et le tout, tellement rétro, me rappelle bien mon enfance. Un peu
plus loin, nous croisons le facteur qui est en train d’alimenter la boîte aux
lettres centrale du village. Comme nous ne savons pas le nom de la femme qui
nous a invités il est difficile de lui demander où aller quand soudainement je
vois la voiture que conduisait la dame. « Ah, s’écrie le facteur, c’est
Bernadette - elle habite la première maison derrière l’église. »
L’accès à la propriété parle de lui-même, nous
sommes visiblement invités dans une famille qui a travaillé dur durant sa vie.
La porte d’entrée donne sur la cuisine où nous retrouvons Bernadette près d’une
cuisinière chauffée au bois en train de finir un pot-au-feu. J’ai l’impression
d’entrer dans un musée dans lequel je connais tous les ustensiles dans la
mesure où j’en ai vus des similaires chez ma grand-mère tant du côté paternel
que maternel, il y a plus de cinquante années. Mon Dieu, comment est-ce
possible que le temps s’est arrêté dans cette maison ? Bernadette nous
présente Louis, son mari, qui nous emmène de l’autre côté de la rue où se
trouve un endroit pour laisser brouter les ânes. De retour dans la cuisine, je
vis un de ces moments que je n’oublierai jamais quand nous passons à table avec
ce pot-au-feu et des pommes de terre, invités au hasard par cette femme qui en
se levant le matin ne savait certainement pas qu’elle nourrirait deux bouches
en supplément aujourd’hui, quand son mari au moment de couper le pain à
l’ancienne dit : « Alors nous allons partager ce qu’on a. »
Comme je l’ai déjà précisé dans un autre endroit
de ce site, je ne saurais pas dire pourquoi je suis parti et à ce jour je suis
encore incapable de donner une réponse claire à cette question. Il est dit par
ailleurs que le Camino à lui seul change le pèlerin. Je ne peux que confirmer
ce constat et dois vous avouer qu’à ce moment il a frappé fort. Quoi qu’il en
soit, je me réserve le droit de peser à l’avenir exactement le bien-fondé des
mots lorsque j’entendrai quelqu’un parler de partage quel qu’il soit. Je ne
peux que souhaiter à chacun de tomber un jour sur des personnes comme
Bernadette et Louis et j’attends avec impatience qu’on puisse échanger sur la
notion de partage.
Avant de nous quitter Louis, nous fait encore
cadeau d’une bouteille de sa cuvée personnelle que nous avons déjà goûté à
table, vin que nous avons classé dans la catégorie de buvable, mais j’y reviendrai
plus tard.
Au moment de prendre congé de Bernadette et de Louis, nous
examinons encore de plus près la tour de l’église Saint-Léger qui date du XIIIe
siècle, reconstruite vers 1523, dont la particularité est de posséder un clocher
tors. Avant de venir à Gigny je n’avais jamais entendu parler d’un clocher tors
et sans l’avis de Louis et de son beau-frère nous n’aurions même pas remarqué
cette particularité. Un clocher tors est un clocher qui se compose d'une tour
carrée en pierre sur laquelle repose une pyramide coiffée d'une flèche qui est
tordue. D’après les locaux, cette torsion peut avoir plusieurs raisons, d’abord
la version comme quoi les constructeurs l’auraient peut-être voulu, puis on
raconte qu’elle est due au fait que le bois n’était pas sec au moment de la
construction et que la torsion est le résultat du séchage du bois, d’autres
encore prétendent que les constructeurs auraient trop arrosé la fin de la
construction et, pour finir, on raconte que la torsion est le résultat du vent
qui souffle à longueur d’année contre la flèche. A chacun sa version. Fait est
que le clocher de Gigny n’est pas le seul qui mérite l’appellation « tors »
puisque en face de l’église se trouve un panneau avec un poster plein de photos
de clocher tors à travers l’Europe
Le facteur qui nous montre le chemin vers Bernadette
Bernadette en train de cuisiner
Un moment inoubliable - à table avec Bernadette et Louis
Sur la D116, nous traversons Sennevoy-le-Haut pour emprunter une route
secondaire à travers la forêt domaniale de Juilly pour
Sur la D116, nous traversons Sennevoy-le-Haut
pour emprunter une route secondaire à travers la forêt domaniale de Juilly pour
rejoindre Stigny. A la sortie de Sennevoy-le-Haut, nous devenons de nouveau
témoins d’une version très personnalisée de ce qu’on peut entendre par
recyclage : vous remplissez votre voiture de plastique et de pneus,
cherchez une haie un peu à l’écart du village située cependant de manière à
pouvoir y accéder facilement avec la voiture et vous déchargez.
A Sennevoy-le-Haut, nous passons à côté de
panneaux qui sont destinés à recevoir des affiches électorales pour les
Européennes. Les panneaux de Sennevoy par rapport à ceux en place au Luxembourg
ont la particularité d’être blancs – pas une affiche, rien. Je me permets
néanmoins de remarquer que nous sommes à treize jours du suffrage –
incompréhensible pour un électeur qui a grandi dans un environnement dans
lequel le vote est obligatoire et où l’absence aux urnes sans motif valable est
sanctionnée. Je ne veux pas me lancer dans une discussion. Quel système est le
meilleur, celui du vote obligatoire ou celui dans lequel l’électeur a le choix
de se présenter aux urnes ou non, quoique j’aie mon opinion personnelle à ce
sujet ? Je ne peux cependant me passer de m’imaginer la situation
frustrante des membres d’un bureau de vote qui ne savent pas si des âmes voudraient
bien se déplacer alors qu’au Luxembourg nous sommes bien occupés dans les
bureaux de vote et les électeurs font souvent la queue pour y accéder.
La traversée de la forêt de Jouilly est une fois
de plus un de ces trajets qui ne veut pas prendre fin et d’une certaine
monotonie. Les ânes avancent à leur rythme de début d’après-midi c.-à-d. plutôt
lentement, puisque normalement à cette heure de la journée messieurs se
trouvent dans le hangar en train de faire une petite sieste. Fait est que la
distance entre Daniel et moi varie régulièrement sans que nous sommes trop souvent l’un à hauteur de l’autre. Personnellement
je n’ai pas non plus trop envie de discuter en ce moment – je suis toujours
impressionné par Bernadette et Louis dont nous avons eu le privilège de faire la
connaissance et les quelques mots prononcés par Louis.
Nous entrons dans Stigny par la D17 qui descend
assez fort et nous nous mettons à la recherche d’un abri pour la nuit étant
donné que le ciel devient de plus en plus menaçant. Le village ressemble
cependant à un village fantôme et nous ne rencontrons personne – même pas un
chat. On voit bien deux voitures mais pas une personne. Comparéà d’autres villages que nous avons croisés,
Stigny a un nombre assez élevé de maisons qui semblent laissées à leurs
comptes. Je propose à Daniel de continuer jusqu’au prochain village qui se
trouve plus ou moins à la même altitude.
Nous continuons ainsi sur la D17 et pour
atteindre plus vite notre destination nous quittons la route pour passer par un
chemin rural sur lequel nous trouvons plein de dénominations commençant par
combe. A en juger l’envie des ânes pour avancer, ma décision d’aller plus loin
n’a probablement pas été la bonne puisqu’ils nous font une belle démonstration
de ce qu’il a lieu d’entendre par avancer au pas. Allez Henry, regarde un peu
le ciel qui change du gris au noir – à ce rythme nous allons prendre encore une
douche.
Nous arrivons à Chassignelles où la recherche
d’un abri pour les ânes s’avérera la plus difficile de tout notre périple. Nous
faisons un premier arrêt en face de la mairie où plusieurs mamans sont en train
d’attendre la fin des cours pour ramener les enfants à domicile. Il y a
unanimité sur le nom d’un fermier qui devrait avoir de la place et qui nous
logerait sûrement les ânes pour la nuit. Hélas ! personne
n’a son numéro de téléphone mais en contrepartie nous en apprenons plus sur sa
situation familiale. Une autre maman arrive avec sa voiture et il s’avère
qu’elle a stocké le numéro du fermier sur son portable mais il n’est pas
joignable. Le stockage du numéro sur le portable fait la ronde et il y en a qui
pensent que c’est bon à savoir que madame a le numéro.
Il se pourrait que le fermier se trouverait peut-être au café-restaurant hôtel
dont nous avions déjà vu un panneau à l’entrée de Chassignelles. Nous décidons
de ne pas nous mêler de cette histoire de numéro de téléphone et prenons congé
en remerciant tout le monde.
Le ciel a entre-temps viré au violet et nous
continuons à descendre la rue en direction de l’écluse. Arrivés à hauteur d’une
sorte d’entrée couverte pour accéder à une ancienne ferme, nous nous concertons
s’il vaudrait mieux se mettre à l’abri contre l’averse imminente ou bien
continuer jusqu’à l’écluse pour nous renseigner davantage et louer une chambre
pour la nuit : Nous optons pour la dernière solution qui était la
mauvaise. Une fois à hauteur de l’écluse, il commence à pleuvoir et comme nous
nous trouvons déjà près de l’écluse, saint Pierre a probablement pensé qu’il
pourrait bien ouvrir les siennes à grand débit. Nous arrivons juste à nous
mettre sous un tilleul le temps nécessaire de revêtir nos vêtements contre la
pluie que nous avions déjà fixés sur nos sacoches par mesure de précaution et
de couvrir les ânes avec un poncho. Cette pluie qui est accompagnée d’une chute
de température fait visiblement du bien aux ânes puisqu’ils restent
tranquillement sous les tilleurs alors que l’eau qui descend du haut du village
avoisine les dix centimètres. Cette halte me permet de louer la dernière
chambre qui reste disponible dans l’hôtel alors que Daniel reste près des ânes.
Chassignelles et la douche assurée en perspective
Après une longue recherche - enfin un abri pour Henry et Basile
Après une journée bien chargée - une bonne bierre fait du bien
La pluie cesse assez rapidement
La pluie cesse assez rapidement. Nous déchargeons
les ânes et nous remettons à la recherche d’un abri. A ce moment, nous croisons
une voiture dont je doute qu’elle aurait encore été validée à la station du
contrôle technique annuel. Les passagers nous informent que les animaux sont
sacrés pour eux, que nous restions où nous sommes et qu’ils se mettraient à la
recherche d’un abri. Après une vingtaine de minutes, ils reviennent vers nous
pour nous annoncer que leurs recherches n’ont pas abouti. Fort de notre
expérience du passé, il ne faut pas désespérer dans une situation pareille et
se contenter du constat que la recherche dure un peu plus longtemps
qu’initialement prévu. Dans cet esprit, je rentre dans la boulangerie du
village pour voir si dans leur clientèle il n’y a personne qui puisse
accueillir deux ânes un peu mouillés. L’odeur du pain frais me fait monter la
salive et j’attends qu’on vienne servir le client potentiel. Loin du service
dans un supermarché où vous êtes servi en fonction du numéro décroché dans le
distributeur, cette petite boulangerie a tout son charme et on respecte les
priorités. A l’odeur du pain se marie celle d’un potage et par la porte ouverte
entre le magasin et la partie privative, j’entends des personnes discuter qui,
au son des cuillères, sont en train de vider leurs assiettes. Quelques minutes plus
tard, on vient à mon secours alors que je commence déjà à me faire des soucis
que Daniel pourrait être tenté de croire que j’abuse d’un temps au sec.
La boulangère m’écoute et sort avec moi pour
jeter un coup d’œil dans l’arrière cour de son voisin qui est malheureusement
absent. A son geste suivant, nous accordons le label des personnes d’action qui
savent prendre une décision au lieu de peser le pour et le contre avant de se
prononcer, s’ils veulent bien le faire. Au milieu de la rue avec son tablier
blanc, une serviette à la main elle bloque le passage à un véhicule – un
gendarme pourrait s’inspirer de sa détermination. Le chauffeur n’a pas d’autre
moyen que de s’arrêter et sort du véhicule. Après une petite discussion, notre
problème est résolu – monsieur est bien un fermier mais ne fait pas d’élevage –
il est plutôt dans les céréales qu’il nous expliquera plus tard autour d’une
tasse de thé. Avec ses trois cent cinquante hectares, il compte parmi les
petits et la vente d’une partie de sa récolte de 2013 sur le Net, il y a
quelque moments, nous porte dans d’autres dimensions par rapport aux
exploitations luxembourgeoises orientées élevage avec des superficies
d’exploitation d’à peine cent hectares. Henry et Basile passeront la nuit dans
un hangar à l’abri des intempéries avec une botte de paille et une sortie dans
le pré avoisinant avant d’être attachés pour la nuit. Plus tard, je donnerai
encore un coup fil au fermier pour l’informer que j’ai oublié mon appareil
photo dans son living, et qu’il avait déjà trouvé entre-temps – je le prendrai
demain matin.
Avant de nous coucher, après cette journée bien
chargée à tous les niveaux, nous nous permettons un repas au restaurant de
l’Ecluse qui est exploité par deux frères. Celui qui nous sert est Jo et nous lui
racontons un peu ce que nous avons vécu sur le Camino jusqu’à ce jour et en
particulier cette dame qui nous a invités cet après-midi. « Ah, ça c’est
ma voisine Bernadette, j’habite à côté d’elle. »
Ceux qui ont lu tous les récits de l’année passée ne seront
pas surpris si je dis que le monde est petit et que forcément nous devrions
tomber sur des gens qui connaissent des gens que nous avons déjà croisés.