Alors
que la pluie cesse de tomber, nous décidons de prendre congé et partons pour
Champlémy qui sera notre destination du jour. Rien que le fait de marcher de
nouveau semble faire recirculer le sang dans les jambes. Les locaux nous
avaient avertis que la montée à affronter serait longue et rude. Oui ça monte effectivement
un petit peu sur une certaine longueur. Ce qui me fascine toujours, c’est cette
logique comparative pour mesurer un même ensemble. Dans le cas qui nous occupe,
un local qui devrait se rendre au prochain village ne le ferait certainement
pas à pied compte tenu du terrain accidenté et de la distance de quatre
kilomètres à parcourir, comme nous le ferions probablement aussi chez nous.
Dans le contexte d’un pèlerin qui a l’habitude de marcher, celui-ci n’y voit
aucun problèmes ce qui confirme qu’Einstein avait raison quand il disait
que tout est relatif quoique le contexte dans lequel il s’exprimait n’était pas
en relation avec un pèlerinage.
Près
de la maison des vignes, nous empruntons donc cette D217 et croisons quatre
ânes dans un pré dont trois semblent ne pas s’intéresser à notre passage. Par
contre une ânesse dans ce quatuor est visiblement enchantée et nous suit sur
toute la longueur du pré et se met à braire à plusieurs reprises. Si Henry n’y
prête aucune attention et continue à progresser normalement, Basile quant à lui,
succombe entièrement au chant de cette sirène et Daniel doit travailler avec
toutes les astuces asiniennes qui sont les siennes pour le faire avancer.
La
traversée du bois de Corvol rappelle une fois de plus que nous sommes loin,
voire très loin, des températures presque estivales que nous avons eues les
années précédentes. Ce phénomène s’intensifie encore à la sortie de la forêt au
lieu dit « Nancray » où notre carte affiche un aérodrome. A
l’approche de cet aérodrome, nous découvrons une baraque sur le toit de
laquelle est écrit « RSA Champlémy ». Je ne sais pourquoi mais
ce terrain aurait également pu servir pour tourner la fin de « La Grande
Vadrouille » où Louis de Funès et Bourvil s’envolent avec un planeur.
Champlemy
porte le nom romain de Campus Lemeteii et la Nièvre y prend source. L’église
est dédiée à saint Maurice. Des bâtisses anciennes s’y trouvent en abondance,
dont le château avec toutes ses dépendances et la halle aux grains. Notre
première rencontre est celle avec une Australienne qui confirme qu’il y a bien
un commerce, un restaurant et un gîte dans le village. Ces paroles sont bien
venues dans les oreilles d’un pèlerin, dont le froid s’empare dès qu’il
n’avance plus. Au centre du village, nous découvrons effectivement le commerce
qui s’avère être une petite épicerie qui a tout sauf du pain, qui n’arrivera
que demain matin. Bon, on ira donc au restaurant ce soir qui affiche néanmoins
« Fermeture exceptionnelle ». Tentons donc notre chance au gîte et
après nous irons chercher un endroit pour les ânes. Pas de chance – une
association a loué le gîte complet pour deux jours y compris la salle communale
des fêtes. Après avoir exploité ce qui semblait être le plus réaliste pour
trouver refuge, nous pourrons toujours recourir à nos tentes mais, compte tenu
du froid, nous continuons nos recherches. La tenancière du commerce nous dirige
vers le château, dont les propriétaires nous accueilleraient certainement
puisqu’ils ont des ânes. Elle se propose
même d’y téléphoner mais personne ne répond – et de se rappeler qu’elle les a
vus passer avec la voiture.
Dans
un esprit de reconnaissance des lieux, nous nous y dirigeons et tombons sur les
deux ânes dont l’ânesse semble être en chaleur, au plus grand plaisir de Basile
qui n’a probablement pas encore oublié sa rencontre de l’après-midi. Sauf les
deux ânes, il n’y a personne. Comme le commerce semble également faire fonction
d’office du tourisme compte tenu de la connaissance approfondie des habitants
du village et de la région à part l’exploitante, je reste près des ânes alors
que Daniel y retourne pour vérifier si tel est le cas. Madame donne deux autres
adresses : l’une à Neuville à deux kilomètres ou l’on nous dit qu’on est
malheureusement complet ce soir, et l’autre, à Bourras la Grange qui se trouve
à l’opposé de notre trajet à plus de sept kilomètres soit presque deux heures
avec les ânes. Nous décidons d’attendre encore un petit peu, en guettant
l’éventuel retour des propriétaires du château avant de dresser la tente en
dernier recours dans un froid persistant.
Daniel
avait acheté une boîte de thon que nous mangeons avec le reste de baguette dans
nos sacoches, sur une remorque destinée au transport de bois de chauffage en
face de la salle des fêtes où Nicolas avait passé la nuit sous la tente et que
j’avais accompagné en son temps avec Basile et Henry le premier jour de son
Camino. Tout à coup, un trio de voitures entre dans la cour du château et
visiblement les ânes nous servent une fois de plus d’ambassadeurs. On demande
juste de patienter un petit instant pour se mettre d’accord où on va nous loger,
puisque nous avons apparemment des têtes gentilles. Fredo nous montre plus tard
une petite chambre avec en annexe une salle de bains pour passer la nuit et
nous invite à venir boire un petit coup tout-à-l’heure.
Comme
tous les soirs à l’heure convenue, nous donnons un coup de fil à la maison et
les prévisions de météo France qu’on nous annonce ne sont pas prometteuses. Bien
au contraire puisqu’au froid va s’ajouter de la pluie dans les prochains jours.
Au moment de prendre le repas, Daniel et moi décidons de nous arrêter ici et de
reprendre le Camino à une autre période de l’année. Nous voilà arrivés à un
moment de notre chemin où la raison doit l’emporter sur toute autre chose.
Comme nous n’avons plus de contraintes au niveau des congés scolaires, nous
nous donnons un temps ultime de réflexion et, dans un esprit de ne pas vouloir
courir de risques inutiles en termes de santé, décidons ensemble d’arrêter pour
le moment. Dans tout ce que nous nous dirons pendant le retour à domicile
combiné avec le non-verbal et la lecture entre les prétendues lignes, je conclu
qu’il nous faudra probablement quelques jours pour faire le deuil de cette
décision, même si nous nous répétons que la décision est justifiée et la bonne.
La météo de la semaine suivante a confirmé la « sagesse » de notre
décision et, au moment de la rédaction de la présente, nous sommes en train de
trouver une plage calendrier pour continuer la route cette année.